Collège du Saint-Esprit : l’oasis de paix dans l’enfer de 1972

Collège du Saint-Esprit : l’oasis de paix dans l’enfer de 1972

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Contrairement aux autres établissements secondaires du pays, le collège du Saint-Esprit s’est distingué par sa capacité à protéger ses élèves durant le génocide commis contre les Bahutu de 1972. Les enquêtes menées par la Commission Vérité et Réconciliation attestent de cette différence fondamentale : là où d’autres écoles ont vu leurs élèves enlevés, portés disparus ou massacrés par l’armée, le Saint-Esprit a maintenu un environnement sécurisé.

Entrée du Collège du Saint Esprit, actuel campus Kiriri


Philippe Nzobonariba, ancien porte-parole du gouvernement et témoin privilégié de cette période, souligne devant la Commission Vérité et Réconciliation le comportement exemplaire des éducateurs de son ancienne école. « Ces éducateurs n’ont pas établi de listes des élèves à éliminer, que ce soit les plus jeunes ou les plus âgés, selon leur appartenance politique », témoigne-t-il, évoquant une pratique malheureusement courante dans d’autres établissements de l’époque.

Des mesures de protection exceptionnelles


Dès l’annonce de la crise par la radio, les responsables du collège du Saint-Esprit ont adopté une stratégie de protection remarquable. Conscients des dangers qui menaçaient leurs élèves, les enseignants ont pris la décision radicale de fermer l’établissement, transformant l’école en véritable sanctuaire.
Cette mesure drastique s’est accompagnée d’un hébergement d’urgence pour tous les élèves externes, normalement logés à l’extérieur de l’école.

Visite guidée dans l’enceinte du Collège du Saint-Esprit par Philippe Nzobonariba. La Commission Vérité et Réconciliation est représentée par le Commissaire Denise Sindokotse.

L’objectif était double : empêcher toute intrusion malveillante et protéger les élèves des informations alarmistes et des rumeurs qui circulaient dans la capitale. Philippe Nzobonariba, alors élève dans cet établissement éloigné de la ville de Bujumbura, se souvient de ces journées d’isolement volontaire où l’inquiétude grandissait malgré les précautions prises.

Quand la réalité rattrape l’isolement


Le 15 mai 1972, soit deux semaines après le début de la crise, l’horrible vérité finit par percer les murs du collège. Certains élèves, parviennent à s’échapper en passant par les brèches des murs d’enceinte et à travers les champs de culture environnants pour rejoindre la ville de Bujumbura.


Leurs témoignages glacent d’effroi leurs camarades restés à l’école : dans les autres établissements secondaires, les élèves Bahutu ont été systématiquement éliminés, parfois même avec la complicité de leurs condisciples. « Que ce soit à l’athénée, à l’École Normale ou à l’Ecole Technique Secondaire (ETS) , aucun élève Muhutu n’était encore vivant », rapporte Nzobonariba, mesurant rétrospectivement la chance qu’ont eue les pensionnaires du Saint-Esprit.


Malgré cette protection remarquable, l’établissement n’échappe pas entièrement à la tragédie. Trois élèves disparaissent après avoir été convoqués par des autorités venues de Bujumbura : Boniface Nkundwanabake de Kabezi, son ami, et Nshikanye Melchior, tous portés disparus et jamais revenus.

Un héritage de protection qui perdure


L’année 1972 marque également un tournant dans la gestion de l’établissement. Après le départ des missionnaires blancs qui avaient su préserver l’école des violences, la direction passe aux mains du clergé burundais. Philippe Nzobonariba témoigne que cette transition s’effectue dans la continuité de l’esprit protecteur qui avait caractérisé l’école.

Philippe Nzobonariba, ancien porte-parole du gouvernement et ancien élève du Collège du Saint-Esprit (1972)

Un certain Bigirimana devient enseignant tandis que Lazare Naniwe assure les fonctions de préfet des études. Ces nouveaux responsables burundais perpétuent la tradition de pacification et de protection qui avait fait la réputation de l’établissement, démontrant que l’engagement pour la sauvegarde des élèves transcende les origines ethniques ou nationales.


Le témoignage du lycée du Saint-Esprit rappelle qu’en 1972, dans un Burundi déchiré par la violence ethnique, quelques îlots de l’humanité ont résisté à la barbarie. Cette expérience unique souligne combien le courage et la détermination de quelques éducateurs peuvent faire la différence entre la vie et la mort, entre l’espoir et le désespoir, dans les moments les plus sombres de l’histoire.

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