Vugizo : Une localité meurtrie en 1972

La grande spécificité des massacres de 1972 dans le Sud du pays réside dans le fait que cette région est la seule où des tutsi ont été visées par les attaques des insurgés dits mulélistes appuyés par des hutu. Ces tueries ont été suivies de conséquences multiples et multiformes. Les réalités vécues par les familles sinistrées méritent davantage d’être objectivement connues, pour mieux comprendre l’évolution future du pays, et proposer des pistes pour une réconciliation définitive.

Coup de projecteur sur la commune de Vugizo

La Commission Vérité et Réconciliation vient de séjourner durant six semaines dans la région pour des enquêtes dans les provinces de Rumonge et Makamba. Des éléments spécifiques ci-après méritent d’être partagés.

D’abord, les attaques des assaillants hutu sont une réalité indéniable. Les foyers du mouvement mayi mulele ont été localisés dans la zone riveraine du Lac Tanganyika, allant de Nyanza – Lac à Minago. En province Makamba, les assaillants sont partis de Nyanza Lac, pour envahir les communes Mabanda et Vugizo. En commune Muhuta, les assaillants provenaient de l’axe Minago – Rumonge. Ces assaillants procédaient à des enrôlements des hutu sur leur passage. Il existe des cas où de rares tutsi ont été enrôlés.

Ensuite, l’influence congolaise (zaïroise) est attestée par plusieurs éléments : le slogan « mayi mulele » scandé par les insurgés, d’où l’appellation « mulele », du nom d’un ancien ministre congolais qui avait mené une tentative de rébellion contre le pouvoir congolais ; la croyance aux fétiches et pratiques obscurantistes qui neutraliseraient les balles des fusils ; le port de végétaux (feuilles de bananiers, de palmiers et d’autres herbes) pour se déguiser et terroriser les victimes.  Tout cela a été rapporté à la CVR dans plusieurs endroits : Minago, Rumonge, Kigwena, Nyanza Lac, Mabanda, Makamba, Vugizo, Gikuzi, Martyazo… Les récits à propos du mode opératoire des mayi mulele se ressemblent.

Les principales causes de la crise de mai 1972 sont aussi progressivement connues. La CVR dispose actuellement de centaines de noms des victimes. Tout porte à croire que le régime de l’époque était bien informé des préparatifs des attaques des insurgés. Les témoins qui se sont confiés à la CVR à Vugizo pointent du doigt les mayi mulélés d’avoir été à la base de leurs malheurs. Plusieurs fosses communes découvertes et excavées par la CVR sont des preuves irréfutables de la barbarie du second trimestre de 1972. Les équipes de la CVR déployées dans Makamba en province ont exhumé plus de 1191 victimes dans 34 fosses communes de Vugizo, Makamba et Mabanda.

La commune de Vugizo compte à elle seule 672 victimes exhumées dans 17 fosses communes, selon le bilan communiqué par Amb. Pierre Claver Ndayicariye, Président de la CVR, le 17 octobre 2020, jour de la clôture provisoire des activités de la Commission dans la Province de Makamba.

Les témoins interrogés précisent que les insurgés qui sont arrivés à Vugizo sont une branche des mulélistes venus de Nyanza-Lac, armés de machettes et de lances. Ils sont allés de maison en maison, exigeant que quiconque se trouve sur leur passage apporte une machette ou une lance pour les aider à se défaire du régime oppresseur tutsi.

Un témoin raconte

Arrivés à Vugizo, les Mayi mulele ont rassemblé un grand nombre de la population hutu. Ils ont alors commencé à arrêter des tutsi pour les conduire au bureau de la commune de Vugizo situé à la colline et zone de Rabiro. Ce bureau a été entre les mains des insurgés pendant près d’une semaine… Avant d’être tués, les tutsi étaient d’abord enfermés dans une cellule à porte de tôles qui servait de cuisine pour le personnel du bureau communal de Vugizo avant d’être transféré à la colline de Gikuzi. Ainsi, chaque tutsi devait attendre l’appel de son nom avant d’être exécuté, a dit un témoin.

Un hélicoptère a tiré sur des insurgés

Des témoignages sont concordants pour dire que la peur a changé de camp depuis l’apparition d’un hélicoptère sur les hauteurs de la colline Rabiro. Les insurgés mulélistes ont subi des tirs de cet appareil militaire venu pour sauver les tutsi. Ceux qui n’ont pas été abattu sur place ont pris la fuite vers la Tanzanie.

La défaite des insurgés a donné l’occasion aux tutsi de se venger. Ils sont allés colline par colline à la ‘recherche des hutu qui avaient portés des feuilles sur la tête’ en guise de solidarité aux mayi mulele. Partout où ils se cachaient. Des hutu ont été encouragé à dénoncer d’autres hutu qui auraient collaboré avec les mayi mulele, et à montrer où ils se cachaient.

Une autorité administrative à Vugizo a convoqué tous les hommes adultes et valides de la commune à venir prendre part à une réunion dite de pacification convoquée par le Chef de l’Etat sur le terrain de football de Gikuzi. Ils sont venus de Rabiro, Gikuzi, Gishiha, Martyazo et autres collines de Vugizo. Même les personnes blotties dans des brousses étaient invitées à sortir pour rejoindre les autres, de peur d’être accusées d’avoir collaboré avec les mulelistes.

Suite à cet appel, les citoyens qui ont répondu présents à la réunion ont été sélectionnés en fonction de leur appartenance ethnique. Les hutu furent alors appréhendés et massacrés par des militaires sur le terrain de football de Gikuzi. Très peu s’en sont sortis. Plusieurs hutu n’eurent d’autre choix que l’exil à Kagunga en Tanzanie.

La CVR a exhumé en septembre et en octrobre 2020 beaucoup de ces victimes de 1972 près du terrain de football de Gikuzi, jetées dans huit fosses communes. Vugizo pleura ainsi d’abord des victimes tutsi tuées par des insurgés mayi mulele et des hutu ; puis des victimes hutu tuées par des militaires et des tutsi dans des actes dit de vengeance.

Ce jour de triste mémoire à Gikuzi marqua pour très longtemps une rupture sociale profonde entre les deux ethnies, hutu et tutsi, dans cette région Sud du Burundi.

Willy Ntakarutimana et Gérard Mfuranzima

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